Texte écrit en 1987 ou 1988 ? Entre patte d’Oie, Rue Parent & le cœur sur la plage de Han !

La chasse aux moutons

 

La chasse aux moutons, l’Aïd El Kebir.

J’y suis étranger et spectateur.

Tu imagines ces milliers de bols où broutent de non moins nombreuses centaines de moutons. Les blancs, tout blancs, les noirs, les fauves, les poilus, les sans cornes, les avec-une-corne, gros, gras, maigrichons que tu n’oserais jamais rentrer au quartier avec ça, encore moins paraître devant ta femme. A moins d’inventer une histoire fabuleuse.

La chasse au mouton … avec Gaston, tu imagines le gag !

Départ le dimanche après-midi, veille de Tabaski.

Tenue du guerrier : short, tee-shirt bariolé (pour hypnotiser le gibier ?), lunettes fumées indispensables au guet et de solides chaussures, tu sauras vite pourquoi.

Equipement pour la chasse :

  • Une voiture, éventuellement se grouper à plusieurs pour les frais.
  • Un plein d’essence.
  • Un lecteur de cassettes et de la bonne musique, indispensable au moral.
  • Environ le double de ce que tu envisageais de dépenser.
  • Et des accompagnateurs. Pour soutenir le moral, te donner leur avis, te rassurer sur tes capacités ou encore, contrer les prétentions du vendeur (« Xarr vi sata niaw, né niou dèm fenen, waye »).

En l’occurrence, nous sommes accompagnés du frère de Gaston, révolutionnaire patenté qui jure d’égorger… un poulet pour sa Tabaski… l’an prochain tout de même et de la maman de Gaston, élément efficace de la négociation, expert es-moutonlogie, en tout cas compagnon de voyage sans égal.

Nous mettons au point une stratégie : les histoires fusent.

La chasse commence au début de la route de Rufisque, il semblerait en effet que certains gardiens d’usine louent la cour à des pasteurs avisés. La maman nous explique en grand secret les « trucs » pour reconnaître la bête sacrée, là où il faut tâter, etc…

Rien de bien intéressant, envie de rouler.

Foirail SOTIBA, tout le monde descend. Le souk est indescriptible. La foule cosmopolite, les prix s’affichent en Malien, en Mauritanien, même en Sénégalais. Certains béliers sont splendides, avec leurs gris-gris… 150 000 FCFA « Oui, Bon humm, grand mangui niow, hein ! ».

En fait, tout cela est très organisé.

Le nec plus ultra, c’est de pouvoir amener ton fils au foirail et lui dire : « choisis ! ».

Les enfants sont très sensibles au mouton, ils sont fiers de comparer avec ceux des voisins, comme nous comparions nos sapins.

Maman nous raconte qu’étant petite, et bien que (seule) famille catholique dans une cour de musulmans, leur papa achetait deux mois à l’avance, en brousse, une belle bête, pour ne pas que ses enfants aillent envier les voisins.

Mais.. « Satié, satié (au voleur) » mouvement de foule, des bâtons blancs qui s’élèvent, la rumeur. Scène fabuleuse, impossible de résister, j’arrive juste à temps pour voir un policier entraîner le mécréant qui a un gros trou sanglant sur le front.

En voilà un qui a dû vraiment aimer la police aujourd’hui, car il est visible que tous ces durs bergers l’auraient lynché sans aucun complexe. Solidarité sans faille, l’internationale du berger. Ce type est intrépide dans un sens, comment pouvait-il envisager s’enfuir avec toute cette foule autour de lui, les crottes de mouton, les bols de mouton, les cordes et les piquets de mouton, les moutons eux-mêmes… ? Peut-être envisageait-il d’en subtiliser un doucement du troupeau, s’éloigner discrètement et le vendre sereinement. Je suis sûr qu’il avait déjà calculé son bénéfice… et même déjà dépensé dans sa tête !

Après 3 km d’une battue harassante, toujours rien à notre portée. La chaleur, la poussière, ceux qui ont trouvé tirent leurs conquêtes en soulevant les pattes de derrière. Coca-cola, où es-tu ? Mon mouton pour un coca bien glacé !

Les prix sont très élevés, mais chasseur futé a sa petite idée : plus on s’éloigne de Dakar, plus on trouvera de bonnes affaires. Argument à la clef : le coût du transport et puis tous ceux qui n’ont pas de voitures…

« Voyons, nous en sommes à  (immatriculation) S 1 P, 85 % des musulmans, cela fait combien de Dakarois qui ont peut-être la même idée que nous » ?

Bon, allez roulez, nous voilà repartis.

J’essaie vaguement de faire valoir qu’économiser 5000 F sur l’achat ou dépenser 5000 F d’essence, ça revient au même, mais ta,ta,ta, le chasseur est emporté par son flair légendaire et … Rufisque 1), Rufisque 2), Bargny, je t’assure que pas un semblant de mouton à l’horizon ne nous échappe, les troupes déployées scrutent l’horizon.

Ici, l’argument clé des vendeurs Dakarois, c’est : « méfiez-vous des bêtes étrangères qui ont traversé les pâturages du pesticide (acridien). Zut, ces criquets commencent à vraiment nous embêter ! Tu sais reconnaître, toi, un mouton acridien d’un mouton non-acridien ?

Les histoires d’hormones à l’ouest, de radiations au centre et de pesticides à l’est… de quoi devenir végétarien.

Soudain, un sifflet interrompt la chasse : voilà Abdou Diouf qui revient de Popenguine, tout s’arrête, c’est beau les voitures noires, les chromes, la vitesse, les motos bleues, les spectateurs avides, la main qui s’agite… non ils ne se massent pas forcément pour le Président, mais pour le cortège sûrement.

Revenons à nos moutons.

Scène classique de la chasse, tu vises une bête de choix, proposée à 70 000F. Tu accomplis un immense travail psychologique sur le vendeur, qui abrite ses dernières forces derrière, disons 50 000F. Toi, tu tiens à 40 000F mais tu sais que cet animal à 50 000F c’est déjà un bon prix, et de surcroît, nul doute que si tu sors 45 000F devant ses yeux, il va craquer.

Alors pour le faire réfléchir, tu vas faire mine de te désintéresser, aller fouiner ailleurs. Tu reviens, hé hé… juste à temps pour voir un chasseur plus habile, conclure l’affaire à 40 000F Vas lui faire valoir qu’au départ le vendeur ne voulait pas baisser de 70 000F et que c’est toi qui …

 

A Bargny, c’était « moins cher » soi-disant, une bête splendide à ce qu’il paraît, 44 000F ; Gaston ne voulait pas dépasser 40 000F. En fait de moins cher, je constate surtout que nous étions convenus de ne pas dépasser 25 000F au départ, et puis 30 000F, 40 000F… il y a là une logique qui m’échappe : s’éloigner de Dakar dans le but d’avoir de meilleurs prix, … et convenir d’un mouton de plus en plus cher !

Question de logique, mon cher Watson !

Toujours est-il que nous voilà à Thiès. La foule est gaie, la foule discute. J’ai ton image dans les yeux : ta peau caramel, ton débardeur et tes inénarrables lunettes noires.

En voilà un splendide, noir et blanc, un bélier superbe.

Entrerais-je un jour dans ce jeu charmant ? Guetteras-tu, du haut de ta terrasse, cette fierté que j’aurais trouvée pour toi ?

Le bélier doit être gros et gras et musclé, fier combattant à l’œil brillant, au poitrail fumant. Blanc « del » (pur) si possible, des cornes dignes de moi ( !), la queue aussi est très importante : jamais un mouton sans queue. Un peu de laine aussi ce n’est pas mal. Quant au potentiel de viande, il faut savoir où tâter, les femmes savent évaluer le nombre de côtelettes, les clés de répartition, la dimension du futur Thiéré, etc … tu apprendras. Oui, tu succomberas au jeu, amusée certes, car après tout, « on est modernes n’est-ce-pas », mais inquiète tout de même que ton honneur soit rehaussé.

Quel rang auras-tu demain dans le quartier ?

Depuis plusieurs jours déjà, ton œil scrute, recense et soupèse les moutons voisins. Tu as remarqué les narines frémissantes de Dame DABO lorsque tu es passée devant son honneur fièrement dressé… sur quatre pattes. Tu as bien compris l’allusion impertinente de Natacha sur tes « projets de Tabaski ». Et la maman qui t’a innocemment proposé de venir passer la Tabaski chez elle. .. Ah ça jamais !

Le gris du jour arrive. Les nuages sont lourds comme des couilles de mouton bien pleines ; le vent souffle le soir, le nez guette la pluie. Oui la Tabaski sera belle !

Oui tu riras nerveuse et soulagée, heureuse enfant, et tellement fière, fière de ce magnifique mouton qu’avec un peu d’imagination, on pourrait chanter !

Fière surtout de ton homme, épuisé, tendu, vidé dans sa bourse, dans son âme, dans son énergie, ton homme qui revient de la chasse te confier son amour.

Ah Ah, il semblerait que Gaston ait trouvé, le voilà discutant avec Daniel : celui-ci a tel avantage… mais l’autre avait ceci… celui-ci aussi, non mais tu as mal regardé, … oui mais …

Non, rien trouvé : fausse alerte. Le Conseil décide de retourner à Bargny, revoir 44 000F et sinon à Dak.. Ah, suspense, le vendeur rapplique « wah, indill xaliss bi » (bon amène l’argent).

Daniel, du tac au tac « wah, indill xar bi » (bon amène le mouton, toi). Maman : « bien lavé, ce sera un mouton très bien, ouuuh ! ». Voilà la bête en question.

Moi je la trouve plutôt maigre à l’arrière : « il me semble que 44 de Bargny était mieux, non ? » (tu parles d’un hypocrite, je n’ai même pas vu 44). « Ah non Philippe, je t’assure ». Gaston est nerveux, la chasse l’épuise. Et s’il revenait bredouille ?

Bon dans le doute, nous voilà quand-même repartis. Du coup, même pas un arrêt à Bargny. Retour au foirail. La route de Rufisque est en folie. Certains conducteurs ayant trouvé rentrent heureux et sont peut-être distraits. La plupart des autres sont nerveux : soit ils n’ont pas trouvé, soit ils n’ont pas vendu. Quant aux taxis et cars rapides, tu avoueras que conduire en pensant à la Tabaski, c’est du mérite. D’habitude, il faut conduire en guettant les voitures et les piétons, là il faut en plus guetter l’éventuel gibier miraculeux ! Sœur Anne, ne vois-tu rien…

La guerre psychologique !

Voyons, il est 20h, les vendeurs doivent bien commencer à s’affoler ; Et s’ils ne vendaient rien ? Mais il reste demain matin.

Vaut-il mieux acheter ce soir, ou demain juste avant la prière ? Le risque c’est que beaucoup de chasseurs fassent le même calcul et se pointent en masse demain à l’aube. Alors, les prix monteront encore ?

D’autant, qu’aiguillés cette fois par le risque d’être déshonorés, ces maudits concurrents sont capables cette fois de sortir un ou deux rouges de plus dans la nuit … La grosse artillerie, quoi. Le SAM 7 de la Tabaski.

Remarque, l’air de rien, les vendeurs aussi doivent commencer à compter, derrière leur arrogance d’apparat. Et s’ils se retrouvaient demain avec toutes ces têtes invendues ? Et si le vendeur d’à côté allait craquer avant eux ?

Il me vient une idée : je vais interviewer des vendeurs, plein de vendeurs, sonder leur psychologie, déceler leurs stratégies, récolter des tuyaux, pénétrer leur cartel : et l’an prochain, je vendrai tous ces secrets sous forme d’un petit livre : « Guide du rusé chasseur » ! Ca paiera le mouton. Et ça me vengera de tous ces intraitables négociateurs.

« Sous-développés » tu parles, ils en apprendraient à J.R. question affaires. Finalement, l’ORTS pour tous, ce n’est pas forcément une bonne chose !

Tiens, le ton monte à côté de moi : « Enfin homme ingrat, ne vois-tu pas que je chasse depuis l’aube ? Ne sais-tu pas que depuis 10 jours je ne dors plus, je me suis endetté … Ingrat, vous êtes tous sans pitié : je te dis que je n’ai que ça pour acquérir mon mouton, je n’ai pas plus, non mais … ».Les vendeurs sont imperturbables. Attends l’an prochain mon petit guide …

Au retour de chasse, il y aura des gens heureux et des malheureux. Cette mère de famille respectable par exemple, une dure combattante en vérité, qui rentre chez elle et trouve … un mouton pas du tout de son rang ! Elle est blessée, elle a mal dans son amour : son mari a tout investi dans sa deuxième épouse, le monstre !

Figures-toi ma chère qu’à 20h45 les prix ont chuté de 30 à 40 %. Telle bête à 90 vaut maintenant 50 000F. Comme dit Gaston « je n’ai jamais entendu autant de « fouki » (10 000) de ma vie ! ».

Au fait, imaginons 200 000 moutons à un prix moyen de 30 000F, cela fait déjà 6 milliards de francs CFA. Quel est le circuit économique de cet argent ? D’où vient-il ? Des salaires, de l’épargne, de l’emprunt ?

Il serait intéressant  par exemple de savoir comment ça se passe du côté des banques à cette époque. Sont-elles obligées d’emprunter sur le marché international pour financer la chasse ? Et où va cet argent ? Combien d’intermédiaires ? Des gros qui contrôlent le marché ?

Mais j’y pense, toutes ces bêtes qui viennent du Mali, de Mauritanie … donc notre Tabaski enrichirait les voisins ? Et doublement encore car ces bêtes ont brouté nos pâturages en chemin ! Les vaches ! En quelque sorte nous engraissons ceux qui s’engraissent sur notre dos ! Ah, les chameaux !

Deux idées me viennent pour soutenir le développement l’an prochain :

  • Il faudrait instituer des collerettes vert-jaune-rouge au cheptel national, afin de guider les patriotes. Qui oserait en effet ne pas avoir une bête à collerette ?
  • Supposons que 200 000 sénégalais décident d’acheter un mouton 5000F moins cher, et de placer ces 5000 dans un compte épargne pour leurs enfants ?

Du coq à l’âne, tout à l’heure, j’ai vu un mouton dans un taxi. Tabaski-taxi, c’est joli. Non pas dans le coffre, à l’arrière te dis-je, comme un grand, dressé de toute sa masse imposante. Le taxi du mouton, il voyageait cool, autant profiter de son dernier voyage.

C’est drôle, tu roules et tu vois un mouton dans un taxi, devant toi !

Oui, le mouton me ramène à toi. Le mouton est indissociable du foyer.

Le soir venu, j’ai envie de rentrer à la maison, de ma hâter pour te raconter ces péripéties rocambolesques. Sans toi, tout n’est que quartier de mouton.

PS : à 23h30, harassé, Gaston a fini par conquérir de haute lutte un splendide (rendons à César …) bélier à … 50 000F ! « Mais je te dis qu’il valait 120 000 cet après-midi, tu te rends compte d’une aubaine ».

La chasse au mouton ? Logique, je te dis !

Texte écrit en 1987 ou 1988 ? Entre patte d’Oie, Rue Parent & le cœur sur la plage de Han !  Philippe Alcantara

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